Identification des mouettes et goélands en Wallonie

III. L'évolution du plumage avec l'âge

Texte et photos de Didier Vangeluwe (IRSNB)

Les grands goélands, dont des critères d'identification ont été énumérés dans les deux derniers numéros d'AVES Contact, ont la particularité de connaître une période d'immaturité relativement longue au cours de laquelle se succèdent au moins quatre types de plumages et de coloration des parties nues (iris, bec et pattes). Connaître cette évolution est nécessaire avant d'aborder l'identification des espèces difficiles.

Les laridés sont des espèces longévives : le record d'âge pour un Goéland argenté est de 32 ans et 1 mois. Une période d'immaturité de 4-5 ans correspond probablement à une phase d'apprentissage général et de formation du couple en particulier, réputé fidèle tant que les partenaires sont en vie (voir les travaux de Tinbergen sur le sujet). Le fait de présenter un plumage différent de celui des adultes est, entre autres, une manière de signaler l'immaturité, donc l'absence de «prétention» reproductrice, et ainsi d'éviter une compétition avec les nicheurs.

Au vu de la productivité actuelle, en Europe occidentale, des colonies de Goélands argentés et bruns, il s'avère qu'en moyenne au moins la moitié des goélands observés sont des immatures. Leurs plumages présentent généralement plus de difficultés d'identification que celui des adultes. Pour être efficace, l'étude des critères d'identification doit donc reposer sur une bonne compréhension des mécanismes qui créent et modulent cet ensemble de milliers de plumes que l'on appelle le plumage.

Pourquoi muer ?

La mue est le phénomène physiologique qui organise à la fois la perte (la chute) et le renouvellement (la pousse) des plumes. Ce processus poursuit deux grands objectifs. D'abord, il s'agit éventuellement de changer d'apparence externe selon la saison ou le statut social. Ensuite, les plumes sont des structures fragiles qui s'usent mécaniquement (en frottant les unes contre les autres ou contre des obstacles) ou chimiquement (par l'action des rayons ultraviolets). Comme un plumage de qualité est indispensable à la survie des oiseaux (de par ses fonctions d'isolant thermique, d'accès au vol, de flottabilité, de camouflage), il s'agit de l'entretenir (en lissant les plumes et en les enduisant des sécrétions de la glande uropygienne) et, avant que trop usé il ne perde ses fonctions, de le renouveler en tout ou en partie.

Quand et comment muer ?

Il existe de nombreuses stratégies de mue parmi les oiseaux, mais revenons aux grands goélands d'Europe occidentale. Annuellement, au cours des mois d'été, tous les individus renouvellent l'entièreté de leur plumage. On appelle cela la mue complète. Tous, vraiment tous ? Non, pas ceux nés au cours de l'année, ils viennent à peine d'acquérir leurs premières plumes et n'entreprendront au cours de leur premier automne que la mue d'une (petite) partie de leurs plumes de contour, c'est-à-dire celles qui recouvrent le corps à l'exception des ailes et de la queue. Ce ne sera pas non plus le cas d'individus malades et affaiblis, qui ne s'en remettront très probablement pas d'ailleurs.

La période exacte de la mue complète varie en fonction de l'espèce, de la région et de l'âge. Le principe étant que les immatures muent plus tôt que les adultes. La durée du cycle complet atteint 4 mois pour un Goéland argenté.

Progressivement, et selon leur type, les vieilles plumes sont rejetées et de nouvelles apparaissent, d'abord gainées de kératine («le tuyau»), pour ensuite, au fur et à mesure de la croissance, s'ouvrir complètement. La procédure est relativement simple, car peu contraignante en terme de survie, pour les plumes de contour. La pousse de ce type de plumes modifie toujours l'apparence d'un goéland. Lorsqu'il est encore immature, c'est relativement radical, par le fait qu'en moyenne le plumage devient de plus en plus gris sur le dos et de plus en plus blanc sur la tête, le cou, la poitrine et le ventre. Lorsqu'il s'agit d'un adulte, l'apparence est modifiée au niveau de la tête et éventuellement du cou et du dessus de la poitrine sur lesquels apparaissent des stries brun foncé caractéristiques du plumage d'hiver.

C'est plus compliqué en ce qui concerne les rémiges, car ici toute perte de plume entraîne une diminution des capacités de vol. Le processus est donc bien défini : les pertes sont toujours symétriques sur chaque aile, de manière à ne pas déséquilibrer le vol, et sont limitées à une ou deux simultanément afin de ne pas diminuer la capacité de l'aile à «porter» l'oiseau en vol. La séquence schématisée est donc la suivante en ce qui concerne le renouvellement des rémiges primaires chez le Goéland argenté : la primaire la plus interne est perdue en premier, rapidement une nouvelle commence à apparaître, la deuxième tombe alors; pendant que la première continue à croître, la seconde apparaît et la troisième tombe; lorsque la quatrième tombe, la première est complètement renouvelée et ainsi de suite. Cela signifie qu'il est possible d'observer un contraste de mue entre plumes nouvellement poussées et anciennes pas encore tombées. Observer le dessin et l'usure des anciennes sera souvent utile à la détermination de l'âge de l'individu. En ce qui concerne les secondaires, le principe est le même, mais la mue se déroule des externes vers les internes et débute lorsque la mue des primaires en est aux deux tiers environ. Voilà pour la mue complète, annuelle.

Les goélands effectuent également une mue prénuptiale, dite partielle. Dans ce cas, les rémiges ne sont jamais remplacées et la mue concerne les plumes de contour, particulièrement de la tête et du cou.

En plus de ces deux catégories de mue bien organisées, on constate également une mue opportuniste qui peut apparaître à tout moment de l'année et pour tout type de plume, il s'agit de remplacer la ou les plumes perdues accidentellement.

En schéma, la succession des mues et des plumages se présente comme dans le tableau ci-dessous.

Et l'usure ?

La mue des plumes modifie l'apparence de l'individu et donc les critères d'identification. L'usure est l'autre paramètre qui va influer sur notre perception du plumage. Les effets de l'usure mécanique et chimique se traduisent de trois manières. En premier lieu l'abrasion de la plume : l'extrémité des rémiges primaires externes, arrondie lorsqu'elles sont «neuves» ou «fraîches», devient pointue au fil du temps. Cela sera particulièrement le cas chez les oiseaux de première année et de premier été dont les rémiges sont structurellement bien moins solides que celles des classes d'âge supérieures.

Ensuite, le pâlissement dû à la dégradation par les UV : les plumes et zones noires ou brun foncé pâlissent au point de devenir brun clair. Parfois cette dégradation sera encore plus intense sur le bord de la plume, donnant une impression de liseré. À nouveau, ce type d'usure sera le plus marqué, et ce pour les mêmes raisons, chez les oiseaux de première année et de premier été.

Et enfin, la combinaison des deux : les zones pâles des plumes sont proportionnellement plus dégradées par les UV que les zones sombres, cela les fragilise davantage et, usure mécanique aidant, on assiste à l'usure sélective de zones pâles par rapport aux zones sombres de la même plume. Cela crée des indentations dans la plume.

En conclusion, identifier des goélands nécessite d'abord de comprendre les processus de mue et d'usure des plumes. À chaque moment de l'année correspond un type de plumage particulier dans un état d'usure particulier. Cela implique un large spectre de variations chez des espèces par ailleurs abondantes. Certains individus auront mué plus tôt que la moyenne, d'autres connu des conditions d'ensoleillement telles que l'usure chimique sera plus prononcée, d'autres encore, malades, ne mueront pas et présenteront un plumage dans un tel état d'usure qu'il paraîtra aberrant. La compréhension des principes d'évolution du plumage au fur et à mesure de la vie de l'individu et de la saison permettra donc d'interpréter ce que l'on voit, de relativiser l'observation de tel ou tel critère, et enfin, d'accepter qu'au vu de la complexité des plumages et des facteurs qui les affectent, il n'est pas prudent de systématiquement «coller» un nom d'espèce sur un individu.

La preuve en images


Succession des plumages

Janvier

Février

Mars
Avril
Mai
Juin
Juillet
Août
Septembre
Octobre
Novembre
Décembre
1er année
naissance
juvénile
1er hiver
2e année
1er été
2e hiver
3e année
2e été
3e hiver
4e année
3e été
4e hiver
5e année
adulte ou >4